
Quelque part en province. Ce jeudi.

Brute Incursion (4/5)
J’ai mal aux reins, je repose le casque. Les gens parlent fort, la lumière m’agresse. Putain, j’ai mal au crâne. J’essaie de retrouver la sortie mais suivre le sens établi devient difficile. Je regarde furtivement les jolies fesses d’une femme que je décide de suivre, comme un repère. Pas trop longtemps.
A gauche des images agressent le monde autour. Des dizaines d’écrans plats, lcd, plasma, dolby etc. Je ne comprends pas les termes. Le même programme est diffusé sur chaque téléviseur. Une blonde marche sur un décor de synthèse tout blanc, en plastique. Vidéo gag. Je m’arrête devant le plus grand, un samsung. L’image est nette, la couleur saute aux yeux. Un enfant lance une pomme dans la tête de son père, on s’esclaffe. Je regarde le prix. Ah oui quand même. Puis je me sauve.
Il fait meilleur dehors, l’air y plus frais, plus respirable. Encore des jeunes qui moisissent avec leur téléphone et leur coca. Dans le coin, il y a un clochard. Il dort, il n’a rien dans sa casquette. Je traverse la place, j’évite des gamins, un jeune me demande une cigarette. Je la lui donne, mon paquet est plein. Fait chié. Il me dit du bout des lèvres :
- Respect… en tapant son poing sur sa poitrine.
Je file. Il y a trop de monde, j’en ai assez. Je croise une connaissance qui ne me voit pas. Tant mieux. On me tend un papier, je prends. Une offre, Nokia que je jette plus loin. Allez encore une dernière librairie. Je pense à une boutique en traversant la route. Une grande affiche indique que Noah aime porter les slips sloggi. Plaqués contre une vitrine, des jeunes braillent et remontent leurs chaussettes. Leur transistor sature. Moi aussi, je vais un peu plus loin.
Une grande affiche indique bas prix sur la nespresso. J’ai mal aux jambes. Un répit s’impose, cinq minutes. J’allume une cigarette et je regarde passer les gens. Un gros mange un sandwich, il transpire en même temps, la mayo coule. Des couples passent. Beaucoup de polos rayés sous les manteaux. Un gars a mis le même que sur l’affiche derrière. Promo chez Célio. Ils portent tous des sacs, des petits, des gros. Que des bariolés. Zara, Séphora, Virgin entre autres. Les femmes ont souvent des chaussures pointues, des converses ou des ballerines. Beaucoup de bottes aussi, certaines claquent plus que d’autres. Ça m’est désagréable. Un groupe de jeunes fait un tour. Encore de la musique forte. Je regarde ailleurs. En passant, le plus petit me demande une clope. Je la lui donne. Il l’a met derrière son oreille puis s’en va. Quelques uns mangent des chouros. Mon coin pue la pisse. J’écrase ma clope. Je file.
J’entends une mélodie. Elle vient de la place derrière. La librairie doit être par là. Je tourne. Devant un grand centre commercial des péruviens jouent du pipo. Les enfants sont contents. Un bruit de pétard me surprend. Le petit garçon derrière moi se met à pleurnicher. Son ballon flunchy vient d’exploser. Je continue derrière l’office du tourisme. Je cherche.Brute incursion (3/5)
M’y voilà. L’hyper centre. Ça grouille. Des couples et des groupes s’activent de partout. Ça ressemble à une parade immense. Une partie de la foule stagne, surtout devant
Ça m’étonnerait qu’ils l’aient. J’essaye tout de même.
- C’est à qui ?
La vieille dit :
- Je crois que c’est à moi.
Je laisse filer. Salope. J’attends encore cinq minutes que vienne mon tour, puis j’expose ma requête. Le vendeur ne connaît pas et me fait répéter :
- Qui ?
Je répète, j’épelle. L’inculte. Aucune trace de l’auteur.
- Tant pis… merci, au revoir.
C’était prévisible.
J’y suis, j’y reste un peu. Je redescends aux dvd. Il y a des promos, des belles remises. Des coffrets et des lots de deux de
- Pardon…pardon !
On ne me répond pas. Aux bras d’une fille rondelette, le gars en maillot de l’O.M sent la transpiration. Ils ne bougent pas. Je force le passage puis je passe devant les séries. Des flics, des médecins, des avocats, des voyous, américains encore. Je survole, je ne suis pas adepte. Au rayon derrière, il y a moins de monde. Je gratte dans les documentaires. On y relate l’Histoire, des drames et des épopées. Des morts et de vieux personnages figurent sur les boîtiers. J’ai envi d’en acheter un. Je me raisonne. Il fait chaud, j’ai mal à la tête et je souffle.
De la foule, encore plus, remue vers les bacs à disques. Sur un présentoir, le dernier disque de Cali, EMI France se vend à 14 euros. Gros con. Des groupes d’adolescents se massent autour. Plus loin, des jeunes en survêtements fouillent au rayon rap et hip-hop. Ils parlent forts. Le vigile est prostré dans un coin et les surveille. J’aperçois deux jolies filles. Un peu d’espace là-bas Les gens y sont plus vieux. Je m’arrête devant une borne qui propose du gratuit. Une compilation de musiques classiques. Je mets le casque, j’expire, j’écoute.

Brute Incursion (2/5)
J’entrevois la place de
J’ai besoin de cigarettes. Merde, j’ai pas assez. Il n’y a pas de distributeurs par ici. Plus loin j’aperçois une Caisse d’Epargne. Je retire. Ça ne fonctionne pas. Je recommence. C’est long. Un robot doit vérifier si j’ai assez. C’est bon, je me dépêche de ranger mon billet, on ne sait jamais. Je reprends la marche, plus vite encore.
Au Pmu, on y vend aussi des clopes. Il y a beaucoup de monde dans cet endroit. Des jeunes, des vieux, des hommes uniquement. Ils ont chacun un papier dans les mains et s’excitent devant la course. Je ne comprends pas tout, on y parle plusieurs langues. J’achète un paquet de Marlboro. Je file.
En voilà une. A cinquante mètre il y a une première librairie. Je passe devant un arrêt de bus. Une grande affiche indique que l’ami ricoré est notre meilleur compagnon du matin. Je continue. Je crois que j’y suis. La rue est bondé. Se croiser devient parfois délicat. Merde ! Pas lui ? Si…Je rencontre ce regard familier. Trop tard. Il me dit :
- Alors ?
Alors, Je lui raconte la vie des autres. Pendant dix minutes il me questionne. Puis il repart dans l’autre sens, sacs Lafayette et Go Sport en mains. Qu’il est pénible.
J’entre chercher mon bouquin, je monte à l’étage. Il fait très chaud là-haut. Je me renseigne. La fille bidouille sur son ordinateur, elle est jolie mais ne sourit pas. Elle me dit :
- Non, j’ai pas.
Je pince mes lèvres et je lui réponds :
- Tant pis…merci, au revoir.
Je retourne au milieu des gens.
Ça souffle sec dans le sud-ouest. Les arbres se cassent la gueule, la mer se déchaîne, les bateaux se renversent, les trains restent à quai, l’électricité vacille et les toitures s’envolent. Clairement la tempête enfante la panique. Pire que la panique, a-t-on appris, quatre personnes ont trouvé la mort – notez l’élégance de cette expression reprise en cœur par toutes les chaînes d’info – sur les routes des Landes et de Gironde. De pauvres aventuriers qui ont bravé le vent ont été punis par quelques lâchers de pins bassement tombées du ciel. Une crise cardiaque aussi. Evidemment, dans les médias, on sort la grosse armada. Caméras dans tous les patelins, dix reporters par clochers ; On veut du témoin, du vrai, du brut. Du vieux qui gueule, de la ménagère affolée, de l’expert qui explique vaguement. Ainsi Josiane nous raconte comment la tuile de son voisin a atterri dans son potager. Le maire d’un petit village nous dit que de mémoire de maire de petit village, il n’a jamais vu ça. Quant à monsieur Lajoie, il attend prostré dans son fauteuil que la lumière revienne. Le pauvre, il n’aura pas même la chance de se voir à la télé. Espérons qu’en grands professionnels, les journalistes de Bfm lui feront parvenir une cassette. Puis les pompiers expliquent un peu leur boulot et ce qu’il leur reste à faire il faut enlever les arbres des routes, ça gêne au milieu. Enfin, un « spécialiste » de la météo rassure tout le monde en expliquant la formation du phénomène…Alors en fait c’est la cyclogénèse qui crée un important gradient de pression atmosphérique…En général, le brave termine toujours par un petit couplet sur le réchauffement climatique qui culpabilise un peu plus le spectateur dérouté. Bien calés dans leur fauteuil, les présentateurs de journaux nous font leurs têtes de chiens malades pour lancer les sujets, parlent de records et de phénomènes rarissimes puis, plus guillerets, terminent sur une note d’optimisme :
Demain dimanche, heureusement pour les pauvres malheureux, le président Nicolas Sarkozy sera en Gironde, accompagné des ministres Michèle Alliot-Marie (Intérieur) et Michel Barnier (Agriculture) ainsi que des secrétaires d'Etat Dominique Bussereau (Transports) et Chantal Jouanno (Ecologie).
Voilà qui change tout ! La dream team va venir constater, parader, prendre le ton grave, digne, parler au nom de la France, se prendre pour De Gaulle, évoquer les droits de l’homme, la prise de la bastille, Jean Moulin peut être. Peut importe le sujet, il faut du grandiloquent. C’est que cette formidable équipe de clowns, dirigé par un agité sous amphéts, dispose d'une faculté hors du commun à traiter avec vigueur et détermination tous les problèmes de clébards qui mordent, de bébé congelés, de bactéries dans le saint-Marcellin...du très lourd. Alors les caprices de la météo, quelle aubaine ! Soyons sûrs que dès demain, des mains seront serrés, des fonds seront débloqués, des lois même seront promises. Surtout, il y aura des vidéos, des photos pour retranscrire tout ça. Et beaucoup de compassion. Le petit Nicolas va s’indigner et s’exprimera, le tic convulsif, le poing serré…
La tempête, c’est quoi la tempête, et bien je vais vous le dire ce que c’est la tempête. La tempête, c’est à cause des régimes spéciaux des cheminots…Mais pas seulement. La tempête, c’est aussi à cause des arbres qui tombent. Un arbre qui tombe, c’est scandaleux un arbre qui tombe, c’est pas normal. Les arbres – n’ont – pas – à – tomber. Alors pour tout arbre qui tombe celui qui aura planté la graine sera sévèrement puni... Je préconise de couper tous les arbres pour qui n'aient plus d’arbres qui tombent. Et le vent, parlons en du vent. Le vent – n’a – pas – à - souffler. Je me chargerai personnellement, et ce dès demain, de mettre en place un grand plan anti-vent. On mettra des radars à chaque éolienne.
Quelle prestance, quelle carrure, quel homme courageux. Et les chaînes de télé ne manqueront pas de nous diffuser en boucle l’évènement. Je t’aime mon Nicolas. J’ai hâte d’être à demain !