dimanche 18 janvier 2009

le solitaire

le solitaire




Je déteste autant de suivre que de conduire.

Obéir ? Non ! Et gouverner jamais !

Celui qui n’est pas terrible pour lui n’inspire la terreur à personne

Et celui seul qui inspire la terreur peut conduire les autres.

Je déteste déjà de me conduire moi-même !

J’aime comme les animaux des forêts et des mers, à me perdre pour un bon moment,

A m’accroupir, rêveur, dans des déserts charmants

A me rappeler enfin moi-même, de loin,

Et à me séduire moi-même.







F.Nietzsche. Le gai savoir.

samedi 17 janvier 2009

Le repas de noël (6/8)

Le repas de noël (6/8)





Bien présent physiquement, Rodrigue avait définitivement quitté le flot amer de la conversation s’il en était ; ça gazouillait dans son imaginaire, son regard évasif en direction du mur en disait long. Les deux jeunes femmes ne savaient plus trop comment réagir, la gêne montait irréversiblement. Aussi, en se forçant quelque peu, elles continuèrent à pouffer bêtement tandis que l’un des trois jeunes comiques s’en alla, chancelant, rendre en bile ce qu’il avait ingurgité d’alcool.

Quant à moi, je n’écoutais plus que par intermittence mes voisins de table ; La mascarade devenait franchement pesante. Je ne supportais pas l’idée d’être amalgamer à ce tout, cette entité de modernes gougnafiers. Qu’ils étaient douloureux les regards poignants dans mon dos tout frissonnant de honte ; Ceux des dominants qui les accompagnaient de sourires trop vicieux pour être bienveillants ; Ceux de la mère Pfein qui respiraient l’exaspération et la crainte aigue que Sieur Paulo et ses compères ne bouleversent plus encore l’ordre de sa chose ; Ceux inquiets de Julia Vegas qui toute plumée de rose commençait à entonner son répertoire : je t’aime, comme un fou, comme un soldat, comme une star de cinéma. Et tous ensemble de beugler comme des bœufs, montant les enchères de la disharmonie ; Et de s’agripper la chemise par la droite, par la gauche en se frottant les épaules ; Faire claquer le déhanché, en cercle impénétrable, chacun sur sa chaise en précaire équilibre. Réfractaire à l’initiative, je fus contraint de virevolter moi aussi, enlevé par l’enthousiasme collectif. Je flirtais avec le sentiment de culpabilité bien que me furent malgré moi infligé ces gesticulations. Un vilain nœud me comprimait le bas ventre ; La sérénité commençait à me manquer. Jamais, autour, personne n’était en mesure de prendre un peu de recul – d’envisager une seconde l’effet de le leur ostensible excitation sur le maigre crédit qu’il nous restait. J’y pensais très fort mais leurs yeux débordaient de slogans d’enfants ; Que les rabats joies nous laisse un peu vivre, criaient, spontanés, leurs grosses prunelles dionysiaques à l’apollon lucide. Je tentais d’oublier un temps la marche funèbre de mon statut social en essayant d’apprécier - exercice délicat – le second plat tout fade bordé d’une vinasse du même acabit. Puis l’appétit me quittait définitivement, lorsque devant mon assiette de champignons à la crème, le spontané Paulo me rappela - à juste titre - qu’ils poussaient sur de la merde dans des laboratoires parisiens. La ronde dansante eut Raison, tout juste après coup, de l’hermétique Rodrigue. Son salut général, quoique ignoré par la troupe en délire, marqua la fin de son calvaire, signifia la force de son mépris. Adieu sots fieffés ! disait, le rictus soulagé, son sourire espiègle. Et moi de garder le silence des lâches, tétanisé par chaque éventualité. Point assez d’éthanol ce soir là pour ouvrir les vannes de mes sentiments turpides, fuir à grandes enjambées ce maudit cabaret, pâle copie des plus infectes plateaux pailletés du tout petit écran. Mais pire que ce spectacle déplorable, c’était de les voir tous, mes satanés collègues, tapotant des mains et raillant la chanteuse à coup de sifflets tranchants et de rires intempestifs qui écorcha encore un peu plus le pourtour de mes ongles. Une surenchère dans la vulgarité qui m’écœurait au point de reconsidérer le cas de cet oiseau rose et dodu piaillant Lara, là-haut sur l’estrade, de lui accorder un timide et miséricordieux sourire. J’avais envi d’aimer Julia, de m’émouvoir avec Chantal, de cracher à la face de ces néo-beaufs sans principe, de l’affreux Paulo et de ses condisciples ; Il me venait comme des élans de chevalier ailé, des restes de catéchisme. Mais pas d’impact sur le réel, la révolte n’était que fantasmée.

Je n’osai à nouveau trop rien dire quand le patron entama un rapide tour de table pour cerner un peu l’ambiance, au besoin calmer l’ardeur de la table des bouffons, mes vilains compagnons. J’espérais encore un brin que mon singulier et exemplaire comportement serait distingué du tout, mais l’oeil électrique du directeur, sans concession, infirma rapidement l’hypothèse. Sèchement mais calmement il nous invita à retrouver notre tranquillité ; Tout doux les petits, il est l’heure d’aller au lit. Il ne me restait plus qu’une ambition modeste : sauver les quelques miettes d’orgueil qui traînassaient encore, simuler un vague détachement quand le grand stroumpf eut donné son auguste remontrance. Charognus imperator ! Le voilà rentrant en scène, le patron-citoyen, donnant ses leçons à quiconque heurtait sa sensibilité ; Et le quiconque ce fut moi : Tu me regardes quand je te parle ! Me lâcha-t-il dans ma face circonspecte. L’enfant qui sommeillait en moi fut réveillé au son cinglant de la casserole. Inutile de se justifier, de se dédouaner de la faute collective, un pardon minable, l’échine courbée, suffirait. Je n’en fis pas d’avantage. Diantre, je sentais, au-dedans, ma fierté s’échappait.

vendredi 16 janvier 2009

Bouquet final(e)

Bouquet final(e)



La réunion, prolongée en apéritif, avait duré plus que prévue. De retour du boulot, un peu fatigué, un brin cossard, voilà que je me vautrai dans le canapé froid à peine le manteau balancé sur la chaise de circonstance ; Un des canaux de l’info perpétuelle indiquait presque neuf heures. Courte soirée en perspective ; Mes yeux, déjà, se faisaient lourds. Pour réflexe pavlovien, j’avais entrepris de manier la zapette. Drôle de rituel que celui de l’homme moderne ! Dubitatif, je m’abreuvai d’images de passage, des colorées et des bourrines, avant de m’arrêter plus en longueur sur le film proposé par l'une des chaines d’état. Soirée hommage, l’un des leurs venait de rendre l’âme, le bien nommé Berri.


Sur l’écran, la sèche Carole paradait à la Kommandantur. Toujours si prompte, en ville, à verser la larmichette devant les caméras, l’émotive de métier semblait également tirer gloriole à pasticher dame Aubrac. Le jeu de la bourgeoise sonnait creux, son ardeur, par trop factice, indisposait ; inadéquation totale pensai-je. A l’époque, Polie, Lucie avait eu l’élégance de ne pas trop le répéter. Mais Dieu que ça suintait, dans les pixels, la raide prétention, la vilaine publicité de l’interprétation. Me surpris-je alors, vociférant ma colère, les yeux fixés sur l’exaspérante mère Bouquet : sale connasse ! L’insulte, au vent, peut soulager parfois, et ce fut le cas. Un peu plus serein, je réalisai, qu’enfant, l’actrice m’avait bien plu. Elle m’avait même ému ; Sa beauté certainement. C’était donc ça, le brillant Buñuel l’avait bien senti. Voilà ce qu’était Carole Bouquet, et ce qu’elle incarnait seulement : un obscur objet du désir, le charme froid et coquet de la bourgeoisie. Elle l’incarnait tellement qu’elle en imprimait la pellicule, qu’elle en cocufiait ses personnages. A mille lieux du courage, dont la citoyenne se targuait parfois, elle vaquait, ici et là, à s’abrutir de ces jeux de nanti : vignoble, bienfaisance et promotion. Rien qu’à imaginer la belle, en des temps autrement sombres, bouger ses petites fesses de son siège cossu, enfiler tailleur, pardessus et talons, pour sortir le gras Gérard, pourpré, soûlé de schnaps, de son fâcheux pétrin, simplement rien que ça, revenait presque à insulter la probité. Mais pas de procès d’intention, surtout celui là, celui du passé, l’invérifiable. Pareil exercice serait injuste et infamant…


Vraiment, mes paupières insistaient pour fermer la boutique. Adieu Lucie Aubrac, j’éteignis. Puis, en me roulant la dernière cigarette du jour, la synthèse de mes impressions, abruptement, vint éclaircir mon esprit. S’il y avait problème, je détenais le remède. Laissons donc la littérature s’occuper de l’histoire, ou choisissons des inconnus, vierges de paillette, éloignés du mondain, pour incarner ses grands destins. En mesure de salubrité publique, le décret offrirait aux patients cinéphiles quelque temps libre avant l’ulcère.





Info people : La jolie Carole ne vivrait plus avec le vaillant Gérard. Veuillez croire à l’intemporalité du propos.

Le repas de noël (5/8)

Le repas de noël (5/8)



Autour de moi, Nadia et Carine piaillaient à m’en déclencher la migraine. Ça débattait sévère : manucures, sacs à mains, tailles de pantalons. Les temps de respirations me paraissaient trop brefs ; Le silence, majestueux, n’était là que chimère. Aux tympans mis à contribution, se greffait un pénible labeur olfactif : Offensives de tous bords : jasmin, vanille, patchouli ; Plus de quinze pschitts par encolure de donzelle, j’en aurais mis un doigt à trancher. Abstraction faite de ces détails, je me concentrais sur l’ultime offrande de ce festival des sens. Furtif œil droit, fuyant œil gauche, discret comme un soleil d’août, je zieutais les bustes rayonnants de mes deux voisines. Les allures, similaires, auraient comblé les amateurs d’arts plastiques. Fines, élancées, pomponnées mais drôlement proportionnées, je me demandai, à les entendre, si le collagène de leur pulpeuse paire de seins n’était pas remonté jusqu’à l’encéphale. Aussi, de leur bouche sortaient comme des courants d’air de silicone périmé. Ça promettait de la discussion en carton. Toutes deux semblèrent hésiter d’emblée quant à l’attitude à adopter : Tronches figées de pouffiasses inabordables – tirer une gueule de six pieds de long sous prétexte de se croire désirable – ou amatrices niaises de blagues pourries et son corollaire de cacophoniques ricanements. Après bilan rapidement mené – faire exagérément la belle quand on est vilaine ne mène décidément à rien - elles se mirent en tête de flamber devant le brave Paulo ; Regards fixes et coquins, petites caresses dans les cheveux et rires épais en écho à ses prestations le combleraient de joie. L’ami Rodrigue me faisait face ; Un bon gars de la maintenance, un peu bourru et guère enclin aux bavardages. Moi, j’aime les oiseaux, les arbres, et c’est à peu près tout m’avait-il confié un jour de bonne lune. Sans doute venait-il là pour récupérer ses chèques cadeaux ou peut-être réamorcer ses envies de nature ; Certainement pas pour fanfaronner. Serviable, il distribuait du pain, remplissait les verres vides. Il s’activait un peu afin de faire abstraction du reste. Pour Rodrigue, frangin d’aigreur, l’obscur divertissement avait des airs de mauvais moment à passer. Plutôt guillerets et déjà saouls, Tristan, Julien et Victor occupaient Les derniers sièges de cette tablée princière. Énième occasion de faire la fête – autrement dit de se murger la gueule – peu importait le lieu et les convives ; Toutes leurs prières d’ivresse se portaient vers le seul Dionysos. Au diable la goinfrerie, gloire à la bouteille au plus haut des cieux. En Paulo, quasi demi-Dieu, ils avaient trouvés leur maître plaisantin, leur grasse référence en matière de bouffonnerie. Ça fusait sec et les gourdes s’esclaffaient bruyamment. Mais Paulo n’avait pas son pareil pour s’engouffrer toujours un peu plus loin dans le scabreux à mesure que les verres s’enchaînaient. Très vite, ces demoiselles durent oublier les petites galéjades flatteuses, la gentillette drague un peu lourdaude. Le délicat pipi accoucha du vomi, qui en douceur fit place au caca pour enfin fracasser l’assemblée d’une petite dernière sur la grosse chatte pleine de pue de la mère Denis. Papillotes et carambars n’avaient qu’à bien se tenir, les acolytes y allaient gaiement et le soufflée au poisson avait du mal à passer.

jeudi 15 janvier 2009

illusion des idéalistes

Illusion des idéalistes.




Tous les idéalistes s’imaginent que les causes qu’ils servent sont meilleures par essence que toutes les autres causes du monde, et ne veulent pas croire que si la leur doit un tant soit peu réussir, elle a besoin précisément du même fumier puant qui est nécessaire à toutes les autres entreprises humaines.

F.NIETZSCHE Humain, trop humain n°490.

mercredi 14 janvier 2009

Le repas de noël (4/8)

Le repas de noël (4/8)


Pour premier soulagement, Chantal m’avait épargné Stéphane ; Pas de trace de son petit nom aux côtés du mien. Il irait monologuer bagnoles à d’autres et plus loin. Mais évidemment, au tirage, au sein d’une si complète équipe d’énergumènes, il m’eut été fort heureux d’éviter un des nombreux gros lots. En quelques lettres joliment dorées, son lourd sobriquet ornait l’étiquette du centre. Déjà bien las je pris acte de la nouvelle : j’allais sous peu, devenir matelot dans l’équipage de Paulo, comme on aimait à abréger son nom ; Champion du karaoké, lauréat de la blague salace. Une fine odeur me chatouilla alors les narines. Ça sentait très fort la longue agonie de l’intelligence.

Peu enclin - certainement par nature - à ce genre de festivités – ô céleste misanthrope orgueilleux – le flot des dernières nouvelles, abruptement, avait anéanti mes bonnes intentions de départ. J’avais fantasmé mon comportement, anticipé la marche des évènements ; Je me voyais déjà négociant ma promotion après avoir brillé de toute mon éloquence puis impressionné la galerie lors de ce dîner majestueux. Quelle clairvoyance ! Tu as un potentiel certain. Tu passeras me voir dans mon bureau. J’eusse rêvé un temps de grimper là-haut, à l’étage, chez les décideurs, faire le larbin pour l’un d’entre eux, sauter une case et ambitionner sournoisement d’accéder à la suivante. Mais, présomption crispante, le pire des détails qui irrita mes nerfs fût cette projection immédiate que je m’imposai, dans les affreux cerveaux de cette bande de minables, à qui je prêtai sur le champ, du haut de leur inculte orgueil, la triviale intention de dédaigner la périphérie de leur cercle abjecte. J’avais été étiqueté autrement, comme une vulgaire chemise soldée. D’emblée, il me paru impératif de mettre un nom sur cette grossière faute de goût : Je haïssais madame Pfein ; Ce serai éternel. Elle, sa bave jaunâtre d’entre les deux lèvres (celles de la bouche), son excessive maniaquerie de ménagère névrosé qui offrait l’étendu de son anxiété à travers tous les détails de son accablante existence. Ardemment, elle désirait partager au moins le temps de ce soir là, son imaginaire de bonheur, celui d’un noël pareil aux magazines qu’elle épluchait, un standard de Marie Claire, exaltant comme un meuble Ikea, un bonheur sectaire ; Sectaire comme un plan de table.


Au cours de l’apéritif, ça blablatait dans tous les sens. De tout, de rien, les deux se confondaient ; Du temps, du boulot, et beaucoup des autres. Certains lynchages verbaux gratinés me venaient aux oreilles lorsqu’en déambulant, je surprenais certaines conversations. Délateurs hypocrites et canailles carriéristes se souillaient mutuellement de leurs verves putréfiées ; Sans doute s’agissait-il du notoire esprit d’équipe tant vanté par les exquis managers. D’aucuns, discrètement, guettaient la prochaine session du serveur accompagné de sa nouvelle fournée de feuilletés au fromage et de ses coupes en plastique chargées de kir au chardonnay. La grosse Maggy importunait jovialement les gens pour qu’ils piochent dans un tas de cartes tandis qu’un grand dadais, déguisé en bouffon, tentait de faire la même chose mais se prenait exprès les pieds dans le tapis. Bâfreurs du buffet et protagonistes mous des cercles de causeries, chacun y avait droit ; Pas de temps mort au cabaret joli ; De la farce, du gag, de la drôlerie en rythme industriel. Le budget du comité n’allait point être entamé par ces viles solennités me répétai-je à chaque répit du cours de ces tristes surprises. Alors fusèrent les réflexions basses, les jugements moqueurs ; Les beaufs enthousiastes en sifflotaient des tympans de ces railleries d’encravatés. La foule plébéienne – dont Chantal, malgré elle, demeurait la plus parfaite incarnation - scintillait de la pupille, jubilait de cette gaudriole de mauvais goût. Quant à moi, amer, je l’étais bien un peu ; Mais il me fallait entreprendre une approche tout en bonne humeur du petit groupe que constituaient mes partenaires de galère, apprivoiser le Paulo pour éviter la casse. Je le connaissais déjà un peu, un bon vivant comme il aimait à se définir, du genre à limiter sa retenue. Aucun risque de névrose chez Paul-Henri ; Il avait dû être copieusement choyé par sa mère pour suinter la confiance en lui à un niveau que jamais, je n’aurais osé imaginer. La confiance en soi brassé à l’intelligence confère souvent au sujet un détestable côté donneur de leçon ; Tu sais bien que j’ai raison. Accompagné de l’ignorance, ô gargousse, cette étrange notion tend à se muer en formidable machine à crétineries doublée d’une disposition certaine à persister dans l’ineptie et dans le rouge des idées les plus creuses. Je développais, confronté à ce têtard décervelé de Paulo, un sentiment étrange de gêne, de supériorité et de pitié. Mais mes états d’âmes importaient peu ; L’affreux qui s’assiérait à ma droite avait déjà entamé le répertoire de ses meilleures boutades et exercé comme une sorte de fumeuse influence sur quelques collègues en état d’excitation avancée. Ding, ding, ding, A table ! La petite cloche de madame Pfein rappela aux derniers récalcitrants, les enracinés du buffet, qu’il était grand temps de rejoindre leur siège. Sainte-Marie mère de Dieu, priez pour nous pauvres pêcheurs ; l’échéance venait de sonner et elle était imparable ; Je devais dans la minute m’aventurer en milieu hostile, enclencher mon corps à corps avec cette saloperie d’assemblée qui allait immanquablement me péguer dans les doigts pendant de trop longues heures.

mardi 13 janvier 2009

1983 : clichés

1983 : clichés




L’époque réservait une place de choix à l’image. Partout et toujours, il en fallait plus. Nous arrivions en douceur à la confortable tyrannie de la représentation, une sorte de paroi immense où nous eussent été projetés en flots continus des ombres et des cadavres. Une caverne new-look, plus obscure encore, de nos choses publiques contemporaines. La grande illusion du spectacle ou le déni du réel. Les métaphores ne manquaient pas pour illustrer l’allégorie.

En parallèle de ce monde toujours plus flou et impalpable, l’image de soi s’éloignait elle aussi d’une réalité emprunte d’humanisme. On oubliait la nature, le charme des défauts, on niait la laideur qui pourtant, fatalement, façonnait la beauté. On imposait le standard, la norme. Puis l’artifice et le masque aussi. On refusait de vieillir au point de s’enlaidir de liftings et de collagène. On s’enlisait dans une merde bien grasse, et ça commençait franchement à ne pas sentir bon. Le bilan physique de l’imagerie personnelle était d’une platitude pré-galiléenne exception faite des poitrines les plus réussies. Le diktat du mannequin jouxtait celui de la pensée unique. Les dérapages étaient sanctionnés d’un ostracisme outrancier. Mieux valait se courber pour rentrer dans le moule. Surtout ne pas changer de ton. Faire semblant seulement. Privilégier l’artifice de l’incantation au mouvement réel et à l’action. Se croire beau, vivant et triomphateur. Se contenter de signer des pétitions en incarnant le bien. La propre image des individus avait tendance à se simplifier, à s’unifier dans une sorte de modèle ultime, indépassable. Ceux qui y voyaient plus claire ne se démarquaient pas beaucoup par manque de courage et cette pourriture les rendait terriblement tristes et nauséeux de plastique.